
L’idée reçue est intuitive : puisque le climat se réchauffe, autant planter une espèce déjà habituée à la chaleur et à la sécheresse. Le problème n’est pas dans l’intention, il est dans la temporalité. Un arbre planté aujourd’hui devra tenir 30, 50, parfois 80 ans — pendant lesquels le climat continuera d’évoluer. Une espèce sélectionnée pour être « adaptée au climat actuel » l’est à un instant donné, pas à une trajectoire. Ce qui permet à une plantation de continuer à tenir dans dix, vingt ou trente ans n’est pas le bon choix d’espèce fait aujourd’hui, mais la capacité d’adaptation encore disponible dans le matériel végétal planté — et cette capacité se joue au niveau de la diversité génétique de la population, pas au niveau du profil moyen de l’espèce.
Ce que ‘adapté au climat de demain’ veut dire réellement
Adapté’ est un état, pas une trajectoire : une espèce testée résistante aujourd’hui ne l’est que par rapport aux conditions dans lesquelles elle a été observée — pas par rapport à ce que le site connaîtra dans vingt ans.
En effet, une espèce présentée comme résistante à la sécheresse et à la chaleur l’est généralement dans son aire d’origine ou dans des conditions d’essai spécifiques. Rien ne garantit une performance identique une fois transplantée en contexte urbain en France : sol différent, régime hydrique différent, absence de la microflore et de la faune avec lesquelles elle a coévolué.
Même l’outil Sésame du Cerema, qui oriente les collectivités vers des essences adaptées au contexte local, intègre cette logique de diversification plutôt qu’un critère unique d’origine géographique². La question n’est donc pas tranchée dans l’absolu — mais elle est mal posée quand elle se réduit à « cette espèce résiste, achetons-la ».
Un cadre réglementaire s’ajoute à cette prudence : la loi biodiversité de 2016 encadre strictement les espèces exotiques envahissantes, qui comptent parmi les principales menaces pesant sur la biodiversité locale. Introduire une espèce non native n’est jamais un choix neutre.
Rafraîchir n’est pas ombrer
Résister à la sécheresse et rafraîchir un espace urbain sont deux choses distinctes. Le pouvoir climatisant d’un végétal repose sur deux mécanismes : l’ombre portée, qui bloque le rayonnement, et l’évapotranspiration, qui évacue activement de la chaleur en transformant l’eau puisée dans le sol en vapeur. En conditions favorables, ce second mécanisme peut dissiper 70 à 80 % de l’énergie solaire reçue par une surface végétalisée1 — largement plus que le seul effet d’ombrage.
Ce que le végétal évapotranspire dépend directement de son indice de surface foliaire (LAI) : plus le feuillage est dense, plus il y a de stomates disponibles pour transpirer. Un feuillu tempéré à couronne large et dense (chêne, tilleul, érable…) offre un LAI nettement supérieur à celui d’espèces au feuillage clairsemé, qui projettent une ombre sans le rafraîchissement actif qui l’accompagne (pins compris).
Conséquence directe pour un projet : deux espèces « résistantes à la sécheresse » ne se valent pas si l’objectif est de lutter contre un îlot de chaleur. Une espèce qui survit en fermant ses stomates pour économiser l’eau rend, par définition, un service de rafraîchissement moindre au moment où il est le plus recherché.
La diversité génétique, l’assurance que l’espèce seule ne donne pas
C’est précisément ce que l’espèce seule ne peut pas offrir : une capacité d’adaptation qui se poursuit après la plantation. Cette capacité ne vient pas du choix de l’espèce, mais de la diversité génétique de la population plantée.
Les travaux de l’INRAE sur l’adaptation des arbres au changement climatique convergent sur un point : la capacité d’adaptation d’une population dépend de son niveau de diversité génétique, pas seulement des caractéristiques moyennes de l’espèce.
Illustration concrète : l’étude INRAE/ONF menée pendant plus de 30 ans sur le chêne sessile, à partir d’une centaine de populations européennes, recommande d’utiliser une trentaine de sources de graines différentes pour une plantation³ — précisément pour préserver cette diversité, condition de l’adaptation future.
Un plant produit à partir d’un nombre restreint de clones porte une base génétique étroite : si un stress imprévu survient, tous les individus réagissent de la même façon, avec le même risque. Une population issue de semis, génétiquement diverse, absorbe mieux le choc.
La mémoire du stress : ce que l’épigénétique apporte au bouturage
Un individu qui a traversé un épisode de sécheresse ne porte pas seulement des cicatrices visibles : il peut porter une trace moléculaire de ce stress. Le programme de recherche EPITREE, coordonné par l’INRAE (Stéphane Maury, Université d’Orléans), a démontré chez le peuplier que la sécheresse modifie le taux de méthylation de l’ADN — une marque épigénétique qui ne change pas la séquence génétique elle-même, mais influence l’expression des gènes. Cette marque est ciblée dans le bourgeon apical et reste stable plusieurs mois après l’épisode de sécheresse estivale, y compris pendant la dormance hivernale⁴.
Point important révélé par ces travaux : la réponse n’est pas uniforme d’un individu à l’autre. Chez certains génotypes, le stress hydrique déclenche une hyperméthylation, chez d’autres une hypométhylation — et cette variation est corrélée à la productivité : en situation favorable, les individus les plus productifs sont les plus méthylés ; en sécheresse, c’est l’inverse⁵. Autrement dit, chaque individu porte une signature propre, façonnée par son histoire, et cette signature est en partie transmissible par bouturage puisqu’elle est fixée dans les tissus prélevés.
Cela ne signifie pas qu’un survivant est automatiquement plus tolérant à un futur épisode — ce lien de cause à effet reste un axe de recherche actif. Mais le mécanisme biologique qui justifierait de bouturer préférentiellement des individus ayant traversé un stress plutôt que des sujets élevés en conditions optimales de pépinière est documenté, pas spéculatif.
En bref
Un arbre qui a survécu à une sécheresse peut porter une marque chimique sur son ADN (sans que son patrimoine génétique change) — une forme de mémoire du stress, transmissible par bouturage. La science n’a pas encore prouvé que cette mémoire rend systématiquement l’individu plus résistant au prochain épisode, mais le mécanisme est réel et documenté (programme INRAE EPITREE).
Ce que ça change en pratique pour un projet de plantation
Trois leviers, distincts mais complémentaires, déterminent la résilience réelle d’un lot de plants :
- La diversité génétique du lot (par semis, provenance locale) : l’assurance de survie face à un aléa imprévisible, à l’échelle de la population.
- La densité foliaire de l’espèce choisie (LAI) : le service de rafraîchissement réellement rendu, indépendamment de sa seule capacité à survivre.
- L’historique de stress des sujets prélevés pour bouturage, quand cette méthode de multiplication est utilisée : une piste sérieuse, encore en cours de validation scientifique, pour orienter le choix des individus mères.
Ce n’est pas un argument contre l’innovation variétale — la recherche sur la migration assistée (provenances plus méridionales introduites en mélange avec des provenances locales, au sein de l’aire de répartition naturelle de l’espèce) est une piste sérieuse et documentée. Mais c’est une démarche encadrée et testée sur le temps long, différente d’un choix de catalogue fondé sur une fiche produit.
La question n’est pas ‘quelle espèce est adaptée au climat actuel’, mais ‘quelle capacité d’adaptation reste disponible dans ce que vous plantez’.
Ce que ça signifie pour vos projets
Pour un maître d’ouvrage — collectivité, bailleur, promoteur, entreprise — cela déplace la question à poser à un prestataire : pas « quelle espèce résiste le mieux », mais « d’où viennent vos plants, sur quelle diversité génétique repose votre lot, et quel service de rafraîchissement l’espèce choisie rend-elle réellement ». Ce sont des questions vérifiables, contrairement à une promesse de résistance générique.
Nous produisons une part croissante des plants que nous mettons en œuvre à partir de graines ou boutures récoltées localement en forêt Francilienne. Cette traçabilité ne garantit rien à elle seule — mais elle nous permet de documenter précisément ce que nous plantons, plutôt que de nous reposer sur une fiche variétale standardisée.
[2] Cerema. Outil Sésame (Services EcoSystémiques rendus par les Arbres, Modulés selon
l’Essence), développé avec la Ville et l’Eurométropole de Metz.
[3] Girard, Q., Ducousso, A., de Gramont, C.B. et al. (2022). Provenance variation and
seed sourcing for sessile oak (Quercus petraea) in France. Annals of Forest Science, 79, 27.
[4] Le Gac, A-L. et al. (2018). Winter-dormant shoot apical meristem in poplar trees
shows environmental epigenetic memory. Journal of Experimental Botany, 69, 4821-4837.
[5] INRAE. Travaux pionniers sur la mémoire de la sécheresse chez les arbres — projet
EPITREE, coordonné par Stéphane Maury (Université d’Orléans).



